lettrineRÉFLEXIONS

 

Je présente ici des travaux rencontrés sur mon chemin : des livres, des films, des articles, des émissions de radio... qui me semblent aller contre les idées toutes faites sur la question du travail et contribuer à la description du présent dans laquelle je m'implique moi-même sur ce site. Figurent ici aussi, plus bas, une partie des réflexions qui ont accompagné les premiers temps de cette entreprise de «Descriptions». En brun ce sont mes interventions, en vert celles de mes interlocuteurs.

• En 2009, la journaliste Florence Aubenas, reporter de guerre et ex otage en Irak, s'installe à Caen, s'inscrit au Pôle emploi et partage quelques mois durant les conditions de vie du travailleur précaire, embauchée par petits contrats dans des entreprises de nettoyage. Elle raconte le quotidien de cette expérience dans un livre, Le Quai de Ouistreham.

L'émission de Sonia Kronlund sur France Culture Les pieds sur terre, qui ne porte pas uniquement sur la question du travail mais laisse quotidiennement la parole à des gens par ailleurs peu prisés des medias, a été - je ne sais pas pourquoi je ne l'ai pas mentionné plus tôt - une des sources d'inspiration de ce site. « Nous voulons ici, modestement, tenter d’écouter sans analyser, de comprendre sans commentaire, d’ouvrir une petite fenêtre sur ce réel qui nous échappe ou qui nous parvient toujours formaté. Ecouter ceux dont on commente abondamment les faits et gestes, aller sur leur terrain et y rester.

Au coin de la rue, à deux pas d’ici, dans le centre de la France, ou à l’autre bout du monde, tous les jours, et chaque fois nous tentons de revenir obstinément à cette pratique : aller au plus près, prendre le temps, perdre du temps, participer, se laisser surprendre par les démons et les merveilles de notre belle époque. »

Sorti en mai 2013, Entrée du personnel de Manuela Frésil, raconte avec crudité, humanité, poésie, la vie et les souffrances de ceux qui travaillent aujourd'hui dans les abattoirs industriels français. Ce documentaire a été réalisé à partir d'une soixantaine de témoignages de salariés et de scènes tournées dans de grands abattoirs industriels, sous et en déjouant la surveillance des patrons.

• Sortis récemment en DVD , les 24 portraits d'Alain Cavalier : une série de courts portraits de métiers devenant rares et de celles qui les exercent, - la matelassière, la fileuse, la trempeuse... On voit des mains, des outils, des visages, on écoute ces femmes converser avec le cinéaste, et même si le format des films est court (13 minutes environ pour chaque portrait), on a tout son temps. Voici ce que dit Alain Cavalier: Archiver le travail manuel féminin. Ces portraits sont des rencontres que je voudrais garder de l'oubli, ne serait-ce que pendant les quelques minutes où elles sont devant vous. Ce sont des femmes qui travaillent, qui font des enfants et qui, en même temps, gardent un esprit d'indépendance. J'ai tourné vingt portraits.

• Dans le film Chronique d'un été, tourné à Paris en 1960, Edgar Morin et Jean Rouch questionnent leurs semblables sur la façon dont ils se débrouillent avec la vie. Le travail est présent parmi les autres grands thèmes abordés. Au fil des propos filmés, on sent combien pour beaucoup des personnes interviewées le travail vient après un souci d'harmonie, harmonie à laquelle il est parfois perçu comme un empêchement ... L'exigence de ceux qui parlent de leur recherche d'un art de vivre peut nous faire, par différence, ressentir combien le joug du travail a repris du poil de la bête dans les propos dominants d'aujourd'hui...

• Les éditions Montparnasse ont récemment republié le documentaire de Jean-Louis Le Tacon, Cochon qui s'en dédit, tourné en 1979. Durant quarante minutes la caméra ne quitte pas Maxime, jeune agriculteur finistérien plein d'envies et prêt à croire au riche avenir, évoluant dans son élevage industriel de porcs. Ce qui fut sans doute un rêve vire au cauchemar à mesure que se déploie sous nos yeux un de ces élevages industriels avec son pouvoir de soumission de l'homme à la raison productiviste, si souvent dénoncée aujourd'hui et si présente pourtant. Le film est suivi d'un documentaire tourné vingt ans après: on suit Maxime de retour dans les ruines de sa porcherie commentant cette expérience ancienne et douloureuse, et racontant les transformations de sa vie professionnelle.

• Le film de Pierre CARLES, Stéphane GOXE et Christophe COELLO, Volem rien foutre al païs (2007).

C'est une réflexion, une approche de gens qui travaillent en dehors des normes qui définissent le travail dans l'organisation sociale d'aujourd'hui.
“Ils inventent, à leur échelle, d’autres manières de vivre que celle imposée par le salariat, la plupart du temps à la campagne où il est plus facile de vivre de manière autonome avec peu d’argent.”
Aux yeux de la société, ils ne travaillent pas. Certains sont au RMI, d'autres sont chômeurs. Certains ont mené longtemps une vie de travailleur “normal” avec laquelle un jour ils ont rompu, certains n'ont jamais voulu rentrer dans cette économie-là.
Leur activité consiste à subvenir à leurs besoins en des termes qui stimulent leur capacité d’invention et qui essaient d’échapper à la logique de la société marchande.

Le film démontre que chômeur ou érémiste n’est pas synonyme de ratage social, au contraire: que le refus l’aliénation par le travail assujetti à la production de marchandises est un chemin de liberté humaine.

Ce film est accessible ici.

Il fait suite à un autre film des mêmes réalisateurs, Attention danger travail, sorti en 2003 qui est une critique sur le terrain de ce que les voix dominantes de notre société appellent travail. 

• Le livre de Dominique MEDA, Le travail, une valeur en voie de disparition, Champs, essais, Flammarion, nouvelle édition 2010.

Après un historique de la notion de travail dans la société occidentale, Dominique Méda montre comment, au tournant du XIXème siècle et de l'époque industrielle, la pensée économique s'empare de cette notion pour la redéfinir avec autorité. Dès lors le travail devient une des valeurs majeures    de la société moderne ; l'individu se qualifie par son utilité dans la machine de production, par le travail qu'il fait ; celui qui ne travaille pas devient un handicapé, un parasite, un marginal. On assiste en lisant le livre de Dominique Méda à la mise en place des critères de définition du travail qui continue d'écraser l'homme aujourd'hui. Une critique par l'auteure de cette vision autoritaire ouvre des voies sur ce qui pourrait être une manière d'envisager le travail sous un angle épanouissant pour celui qui s'y adonne, déliée des mots d'ordre d'efficacité, de consommation et de rentabilité.

L'adaptation graphique du livre de Studs TERKEL, Working, publié aux Etats-Unis en 1974. 

Studs Terkel fut un journaliste  de radio renommé aux Etats-Unis qui entreprit, dans les années 60, une description de la société américaine à travers des entretiens avec des gens ordinaires. C'est dans cet esprit qu'il publia Working,un livre de 70 entretiens avec des personnes qui racontent leur travail. Une trentaine de ces entretiens ont été adaptés en bande dessinée par des dessinateurs de la scène indépendante américaine, chacun apportant son propre regard et son univers graphique au service des témoignages des personnes interviewées. Le livre est traduit en France (2010) et co-édité par les éditions Amsterdam et Cà et là.

• Face à la retraite, l’usure des corps, un article de par Noëlle LASNE, médecin du travail, paru dans Le Monde du jeudi 14 octobre 2010.

Cet article est accessible ici.

Noëlle Lasne se penche sur la pénibilité des tâches et décrit leurs conséquences sur les corps de ses patients, décrit l'usure qu'une telle forme d'exploitation induit chez les individus et dans le corps social. 

Informations concernant les textes en ligne sur ce site:

Deux d'entre eux: Eric, potier ; Jean-Yves, chevrier ont donné lieu à un petit livre paru en mars 2011 aux éditions Les penchants du Roseau sous le titre Descriptions. Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site de la maison d'édition.


03/09/06 — — — — — — — — — — — — — — — —

J'ai ouvert ce blogue en juillet, j'y ai mis mon propre témoignage. Et je l'ai laissé dormir jusqu'à aujourd'hui.
Pendant ce temps, j'ai ébruité l'affaire, sollicité pas mal de gens autour de moi. J'attends leurs textes. Leurs auteurs n'ont pas à donner leur nom ; ils font comme ils veulent mais il me semble que dans pas mal de cas le fait de garder l'anonymat permet de parler plus librement.
Il n'y a pas de forme préétablie. C'est à chacun d'utiliser les mots qui lui conviennent.
Je donne aujourd'hui l'adresse de ce blog dans le journal de la semaine que j'ai publié dans Libération du 2 septembre.
C'est une manière de lancer véritablement l'affaire et je m'engage à répondre soit par mail soit par le biais du blogue aux questions qui me seront posées.

17/09/06 — — — — — — — — — — — — — — — —

Je m'aperçois que ceux qui sont d'accord pour participer à ce blogue souvent butent contre le fait d'écrire — d'écrire à propos de leur travail. La solution de l'enregistrement est plus facile. Mais elle demande que je sois disponible. Bien sûr on peut m'envoyer une cassette mais la plupart des gens préfèrent parler, même à un magnétophone, avec quelqu'un en face de soi...
Autre point : le choix du blogue. Il a l'avantage de rendre accessibles les textes, mais une suite de longues descriptions est d'un abord austère.
Je vais m'en tenir pour le moment à cette austérité jusqu'à ce que de bonnes idées se présentent (qui viendront peut-être des lecteurs).

26/09/06 — — — — — — — — — — — — — — — —

Conversation hier avec un ami qui propage ma demande de descriptions.

Il me dit rencontrer souvent une sorte de méfiance chez ceux à qui il en parle (je ne sais pas exactement qui sont les gens de son entourage).
Réticence liée à une difficulté à se représenter où je veux en venir avec cette collecte. Réticence aussi à livrer une description qui, même anonyme, à partir du moment où elle apparaît sur Internet donne la possibilité qu’on vous reconnaisse.
Je réfléchis à cette remarque qui m’a paru d’abord refléter seulement une paranoïa ambiante : ne parlez pas trop, n’écrivez pas, car ça peut être lu par des gens qui vous veulent du mal et tourner en votre défaveur. Jusqu’où cette entreprise, que j’envisage comme un travail d’expression personnelle et libre, peut-elle se retourner en instrument de contrôle ? Contrôle sur qui de la part de qui ?
Mon interlocuteur me fait remarquer que, même si l’entreprise photographique d’Auguste Sander que je présente comme un de mes modèles n’avait rien d’un fliquage, elle a servi ensuite aux nazis – je ne le savais pas, et il n’a pas pu me dire exactement quel usage en a été fait.
Ce que j’observe pour ma part est que dans ce climat de surveillance supposée, de contrôle diffus, nous préférons souvent nous censurer nous-mêmes au nom de ces risques que nous croyons sentir et que nous ne pouvons pas nommer.
Chacun produisant ainsi son propre empêchement à parler, à faire circuler ses idées.

29/09/06 — — — — — — — — — — — — — — — —

J'ai découvert votre proposition de décrire son activité en lisant votre journal de la semaine dans Libération, j'ai été lire sur votre blogue les articles parus.
Doit-on, dans la description, s'en tenir strictement à l'activité professionnelle ? Je comprends mal en quoi elle peut être suffisante dans le but qui m'a semblé être le vôtre, même si je pense que fixer des limites est nécessaire. La vie sociale, politique, engagée ou privée ne peut-elle pas contribuer à l'inventaire (non exhaustif) proposé ? Je pose cette question, car j'ai peut-être mal compris votre objectif. Je voudrais tenter de participer. Ça me semble compliqué, écrire est pour moi compliqué, je vais essayer. Je vais aussi le proposer à des personnes proches, dont l'activité et la démarche sont très différentes. Si vous pouvez me répondre, j'envisagerai peut-être mieux le sens à donner à cette tentative.

Réponse au courriel du vendredi 29/09/06 — — — — — — — — — — —

Comme vous l'avez vu, mon entreprise de descriptions en est à ses débuts, et je suis consciente de certains défauts qu'elle présente sans savoir trop encore comment y remédier. Ma conviction est que, même si nous connaissons tous un certain nombre de gens dont nous savons plus ou moins ce qu'ils font, mettre soi-même noir sur blanc, avec nos mots, ce que nous faisons, ce qui nous tient à coeur dans notre activité, ne pas confier cette fonction de dire ce que nous faisons toujours à des journalistes, des sociologues et des statisticiens est une manière de faire apparaître des questions, des points communs, des éléments utiles à la réflexion.
Je ne souhaite pas spécialement que les gens s'en tiennent à leur profession. Quand je parle d'activité ou d'inactivité, ce peut-être aussi bien l'usage que fait de son temps quelqu'un qui n'a pas de travail, a choisi de ne pas travailler, ne pense pas sa vie en termes de travail. Reste que pour beaucoup de gens, cette dimension du travail est ce par quoi ils participent à la vie sociale.
Je dis description — c'est une manière de dire « Qu'est-ce que vous faites ? » Plutôt que « Qu'est ce que vous auriez voulu faire ? “qu'est-ce que vous regrettez de ne pas avoir fait », etc. Et bien sûr pour certains l'engagement politique, la vie à la maison, les voyages... forment un tout dont je comprends très bien qu'ils aient envie de l'envisager comme tel. Beaucoup de gens m'ont dit avoir envie de participer à ce blogue. Je vois cependant que certains se heurtent à quelque chose de rugueux et pas forcément agréable avec l'approfondissement à quoi conduit l'écriture. Aussi pour alléger cette situation, j'ai proposé de transcrire, soit des cassettes qu'on m'enverrait, soit de faire directement (j'ai commencé) des entretiens avec les gens qui sont proches. L'entretien consiste en fait à me taire le plus possible pour laisser celui qui parle aller où il veut. Bien sûr je serais très contente d'avoir votre témoignage, dans les termes qui vont conviennent. Et vous remercie de faire circuler la proposition. C'est ce que j'attends en effet: qu'elle aille aussi vers des gens que je ne peux pas atteindre directement. Amicalement.


03/10/06 — — — — — — — — — — — — — — — —
Suite de l'échange à propos de l'assimilation activité/profession

Ce que je voulais vous dire en vous demandant s'il fallait s'en tenir à une activité professionnelle, c'est que je ne suis pas aussi sûre que vous que la “dimension du travail est ce par quoi [les gens] participent à la vie sociale”. Si mon activité me définit en partie, je pense que ce n'est pas vrai pour beaucoup, et donc se faire une idée de la situation dans laquelle se trouvent les gens de notre société par ce biais me semble trop partiel.
J'ai, sans doute comme vous et les autres personnes témoignant pour l'instant sur votre blogue, en grande partie choisi l'activité qui est la mienne, j'ai choisi mes études, l'orientation que j'ai voulu leur donner, puis ces choix ont évidemment déterminé le métier que j'exerce.
C'est tellement une chance, je suis par là une privilégiée, et par cela je pense que, effectivement, mon activité définit une part de moi.

Mais, pour des personnes différentes, qu'on ne fait que croiser, nos différences de vies étant telles qu'on a du mal à se rencontrer vraiment, on ne peut penser que leur activité les constitue : parce qu'elles ne l'ont pas choisie, parce que cette activité ne leur sert qu'à gagner de l'argent pour vivre mais qu'elles n'y projettent rien, ne s'y investissent pas, leur identité n'est pas concernée par leur activité, souvent machinale, répétitive, alors que leur vie peut être d'une grande richesse sensible, affective, familiale, sociale, créative...

Un soir de l'année dernière, je rentrais de l'école avec mes enfants, un camarade de mon fils et sa maman. Les deux garçons étaient dans la même classe depuis trois ans, nous sommes presque voisins, nous avons toujours discuté. Cette maman est marocaine, elle a grandi au Maroc, elle est musulmane, voilée. Et par un hasard de la conversation, à propos d'horaires je crois, elle a évoqué son travail : je me suis arrêtée net dans la rue. En trois ans, je n'avais jamais su qu'elle travaillait. En fait, elle travaille tôt le matin, dans une usine où on emballe les anchois, et donc elle est libre assez tôt dans la journée pour s'occuper du déjeuner de son fils qui n'a jamais mangé à la cantine et pour le récupérer dans l'après-midi. J'étais sidérée qu'elle ait un emploi, mon étonnement l'a fait rire, je l'avais toujours vue si disponible et, en trois ans, on n'avait jamais parlé de son travail. Je lui ai dit que j'adorais les anchois, elle a ri encore, a promit de m'en ramener, et je l'ai alors interrogée sur son travail. Sans doute, elle n'avait rien à m'en dire, elle m'a donné ses horaires, expliqué où c'était et comment elle y allait, à quelle heure elle finissait pour organiser le reste de la journée et a enchaîné sur la famille, la maison, avec beaucoup de charme, de gaîté et de vivacité.

J'aurais aimé qu'avec cette même sensibilité chaleureuse elle me parle de son travail, en quoi il consiste concrètement, qui sont les personnes avec elle et combien sont-elles, quelle est l'ambiance, etc.. puisqu’évidemment j'en ignore tout. Mais je n'ai pas pu insister, ça ne présentait pour elle aucun intérêt, sa vie est dans tout le reste.

Peut-être que votre proposition m'a interpellée parce que j'éprouve un désir du même ordre : écouter les gens témoigner de leur vie, de leurs vies anonymes.

Ce sont eux qu'il faudrait entendre et, s'ils se racontent, il me semble que ce ne sera pas par leur activité, ou non-activité lorsqu'elle est subie, dévalorisante. La première chose à résoudre serait de trouver comment les amener à témoigner ici.

10/01/07 — — — — — — — — — — — — — — — —

Il ne faudrait pas croire que je ne m'occupe plus de ce blogue.
J'y pense tous les jours. Simplement j'ai été très occupée ailleurs. Je cueille au passage quelques témoignages que j'enregistre et mettrai sur le blogue en son temps.
Je reste persuadée que pour le moment c'est une des choses que j'ai à faire : demande aux gens de me raconter ce qu'ils font.
Je constate aussi qu'il faut privilégier l'enregistrement sur l'écrit direct, car les gens sont très occupés, pas forcément si à l'aise que cela avec le fait d'écrire, dérangés par le temps que cela prend.
Cela dit, si vous lisez ce billet et que vous êtes en train d'écrire, je vous attends avec impatience.
Il y a très peu de commentaires sur ce blogue. Je ne sais pas ce qu'il faut en penser, c'est comme ça. Il me semble que ça n'a pas beaucoup d'importance.

7/02/07 — — — — — — — — — — — — — — — —

Je suis heureuse que votre blogue continue d'exister.
Je trouve que cela va lentement, j'aurais imaginé une traînée de poudre !!!
C'est certainement un peu décevant. D'une part, on se rend compte que c'est difficile de faire s'exprimer les personnes dans l'intérêt général, surtout par écrit donc.
Il y a peu d'interventions (pour ma part, je suis intervenue une fois)
D'autre part, le contenu laisse un peu le lecteur sur sa faim. Je veux dire en nombre de témoignages.
D'autres blogues fonctionnent à plein régime, par thème.Les gens cherchent à partager des informations : ils posent des questions et se répondent les uns les autres.
Ou bien ils donnent leur avis sur un thème, et discutent en cherchant à convaincre (c'est plus simple d'argumenter en quelques lignes avec un langage parlé).
La finalité de votre site est tout autre. Si vous devez tout retranscrire vous-même, je comprends mieux qu'il soit un peu long à prendre forme.
Peut-on vous aider ?
Je lis avec plaisir une rubrique assez régulière dans le quotidien “libération”, où des personnes s'expriment à propos de leur travail, ou de leur activité principale, cela me rappelle votre projet, et c'est souvent très pertinent. On y apprend beaucoup sur l'activité et la nature humaine.
Bonne continuation, cordialement,

06/04/07 — — — — — — — — — — — — — — — —

Je continue, j'enregistre, je transcris. Je rencontre aussi des difficultés formatrices. Je m'aperçois que renvoyer leurs propos en miroir aux gens qui ont accepté de parler en présence de mon magnétophone peut être douloureux pour celui qui voit, écrits, les propos qu'il a tenus. Il faut faire avec cette situation, rediscuter, expliquer, trouver des formes acceptables par celui qui donne son témoignage.
L'écriture ne représente pas la même chose pour tout le monde, je le savais. Mais je n'avais jamais mesuré ainsi le malentendu sur le terrain : on est deux devant un texte, celui qui a recueilli et qui aime ce texte, celui qui a parlé et qui se reconnaît trop dans les propos tenus, qui voudrait qu'on les change.
C'est sur une telle situation que je travaille en ce moment. Je pense que nous allons arriver à une forme. J'apprends beaucoup, j'espère que mon interlocuteur peut se dire la même chose...

07/04/07 Qu'est-ce que le travail ? — — — — — — — — — — — — — —

J'ai vu le film de Pierre Carles, Stéphane Goxe et Christophe Coello, Volem rien foutre al païs.
Le thème du film concerne ce blogue : c'est une réflexion, une approche de gens qui travaillent en dehors des normes établies par notre société comme étant « le travail ».
“Ils inventent, à leur échelle, d’autres manières de vivre que celle imposée par le salariat, la plupart du temps à la campagne où il est plus facile de vivre de manière autonome avec peu d’argent.”
Aux yeux de la société, ils ne travaillent pas. Certains sont au RMI, d'autres sont chômeurs. Certains ont mené longtemps une vie de travailleur “normal” avec laquelle un jour ils ont rompu, certains n'ont jamais voulu rentrer dans cette économie-là. Ils ne travaillent pas, c’est-à-dire qu’il n’y a plus de séparation entre leur temps de travail et le reste de leur vie.
Leur activité consiste à subvenir à leurs besoins en des termes qui stimulent leur capacité d’invention et qui essaient d’échapper aux valeurs de la société marchande dont ils ne veulent pas. Devant les gens du film, on sait que chômeur ou rmiste n’est pas synonyme de ratage social, au contraire : que le refus l’aliénation par le travail assujetti à la production de marchandises en grande partie superflues est un chemin de liberté humaine.
Je recommande Volem rien foutre al païs à ceux qui ont envie de réfléchir à tout ça…
J’ajoute que je connais moi-même pas mal de cas de gens qui ont su ainsi réinventer leur rôle social en quittant les conditions de travail cadrées par l’entreprise ou les lois de la production. Ils n'apparaîtront pas directement sur ce blogue car ils sont souvent au seuil de la légalité et ne tiennent pas à ébruiter leurs manières de faire. Cependant ils existent, vous le savez sans doute aussi, et leur attitude combative, inventive, originale, est un soutien qui vaut bien la compassion des gens bien intentionnés qui plaignent les victimes du capitalisme.

15/01/08 — — — — — — — — — — — — — — — —

J'ai une question par rapport à votre travail. Pourquoi est-ce que vous n'enregistrez pas ces témoignages? Vous dites que peu de gens sont prêts à écrire, c'est peut-être plus simple pour eux de parler. Et en plus, ce n'est pas du tout gênant par rapport au moyen de diffusion, il y a beaucoup de blogues qui proposent des contenus audio. Pour ma part, j'aime entendre des histoires, et il me semble que plein de choses passent par le ton, les accents etc...

J'enregistre ces témoignages. Je pourrais en effet les mettre tels quels sur le net. Mais pour moi il y a une différence importante entre écouter et lire aujourd'hui. Je peux écouter distraitement, si je lis, je dois me concentrer. En outre ces témoignages sont pour moi une affaire d'écriture: je suis écrivain. Dans le cadre de ce blogue je me retrouve dans la position de transcrire au plus près des propos de gens qui ne sont pas forcément à l'aise avec l'écriture. Je réécris le moins possible, mais j 'enlève forcément des répétitions, des maladresses qui ne passeraient pas à l'écrit. Quand j'ai transcrit, je donne le texte à la personne qui m'a parlé. Et il s'ensuit toujours un étonnement, souvent accompagné de malaise. Je fais le miroir qui transforme: je reflète des paroles et je les transforme en écrit. Après cet échange où la personne lit ce qu'elle a écrit, il y a quelque chose de délicat à faire ensemble: faire en sorte que le texte aille à celui ou celle qui a parlé, enlever, compléter. Dans mon esprit, c'est une façon de faire l'écrivain public...On sait écrire, on met ce savoir faire au service d'autres qui en font leur usage..