DESCRIPTIONS

Benoît, pianiste

benoît

Ça va faire dix ans cet été.

Je vivais au Havre. J’étais marié, j’avais deux enfants, ils avaient sept et dix ans et on a acheté une maison ici, presque au bout du monde. C’est moi surtout qui ai eu le coup de foudre pour ce petit village. On a acheté une maison qui était appelée à être notre résidence secondaire. Et puis les événements se sont précipités. On s’est séparés, avec la mère de mes enfants, peu après – trois mois après l’achat de cette maison. Je suis resté au Havre encore quelques mois - j’étais prof de piano là-bas .

Et l’été est arrivé, je suis venu dans ce village, la maison était dans un sale état, il n’y avait aucun confort... Ça a germé dans ma tête, je me suis dit que je ne pourrais jamais revenir au Havre. Et effectivement, à la fin du mois d’août, j’ai appelé mes employeurs, j’ai dit, vous ne pouvez plus compter sur moi. Et je suis resté. Ca va faire dix ans cet été. Il a fallu songer à gagner quelques sous. 

Mon père est Breton. Depuis tous petits on venaient dans le Finistère. J’adorais la Bretagne. Depuis gamin j’avais une idée, c’était de vivre ici.  Avec la mère de mes enfants on avait fait quelques démarches au début de notre mariage, mais sans trop y croire, donc ça n’avait pas marché. Ouais, c’est un rêve de gamin. Jusqu’au jour où moi j’ai eu le coup de foudre pour ce petit village. On avait cherché un peu partout à la pointe ouest, on n’avait pas d’idée arrêtée– toute cette côte – beaucoup d’endroits nous plaisaient. 

Bizarrement, mon père, qui a vécu toute une partie de son  enfance pas loin de la Pointe du Raz, alors qu’il n’était pas originaire de là - sa mère  s’était remariée avec un menuisier du coin - ça lui a fait bizarre. Ca n’avait pas été des années heureuses pour lui, il est parti à dix-huit ans. Il n’a pas apprécié que j’achète une maison ici. 

Je suis prof de piano depuis des années. Après avoir entrepris d’autres études, notamment d’histoire. J’ai été viré de chez mes parents quand j’avais dix-neuf ans. J’avais déconné. Donc il a fallu très vite que je trouve un boulot. Ma prof de piano m’a proposé un poste dans une école de musique.  J’ai dit oui immédiatement. Et voilà comment je suis tombé dedans. Sans posséder plus d’expérience. Au début ça a été un peu difficile. J’ai bossé dans pas mal d’écoles de musique et de collèges. Expérience intéressante mais un peu chaude on va dire. Je n’avais pas spécialement l’autorité sur les ados qui venaient en cours de musique plus pour se défouler. En même temps, ils venaient avec plaisir…

Peut-être était-ce l’angoisse d’arriver sans rien quand je me suis installé ici, mais j’ai dit oui à tout. Alors j’ai été un peu submergé de travail. Ici, dans les écoles de musique, j’ai bossé dans pas mal d’endroits, j’ai fait des remplacements, des accompagnements. Ça me bouffait tout mon temps. Sans compter que les accompagnements… parfois, on me donnait des choses l’avant-veille, des trucs presque injouables, que tout le monde avait refusé, que tous les prof de musique se refilaient comme ça - la patate chaude… Ca me retombait dessus. Une fois je suis allé voir la direction du Conservatoire. J’ai dit, je vous mets au défi de trouver une seule personne dans toute la Bretagne qui soit apte à digérer ça en 48h. Bon ils ont réalisé que c’était un peu taré. 

Donc voilà : beaucoup, beaucoup, beaucoup de déplacements. Au bout d’un moment ça n’allait pas très fort dans ma tête. J’arrivais en jonglant à trouver du temps pour travailler le piano en période de vacances scolaires, mais j’avais les enfants souvent qui venaient à la maison. J’ai réussi à trouver du temps, j’ai même du mal à comprendre comment. Trois heures par jour peut-être. C’était un peu stressant tout ça. Je me disais, je ne suis pas venu là pour ça – dans ce lieu aussi recueilli, aussi paisible – c’est pas pour retomber dans le même truc que quand j’étais au Havre.

Assez vite une amie m’avait présenté au festival annuel de la région – Arts à la Pointe. Et ils m’ont proposé un récital – en  2002. Ils m’ont auditionné : je me rappelle qu’ils étaient en terrasse à l’extérieur, et moi j’avais ouvert la fenêtre, je ne voulais pas qu’ils soient à côté. Et j’avais joué Ravel. Ils m’ont dit, oui, on t’embauche pour la saison prochaine. Content d’avoir trouvé dès la première année une possibilité de jouer.  Je n’ai jamais autant joué que depuis que je suis ici. 

Il s’est passé quelque chose : il y a quatre ou cinq ans, je suis tombé sérieusement malade – hospitalisé. C’était pas un truc bénin. Et – prise de conscience : je me suis dit, attends, tu n’es pas venu, tu n’es pas ici, sur cette terre, pour te détruire dans quelque chose qui n’est pas essentiel pour toi. Et donc, d’un coup, j’ai tout stoppé. Tout stoppé avec les écoles de musique. Je suis reparti sur un autre pied. 

Maintenant j’ai le statut d’auto entrepreneur et j’ai des élèves qui viennent à la maison pour des cours particuliers. C’est beaucoup mieux. Je me  sens plus disponible, moins stressé. J’ai l’impression – c’est même une certitude – que j’ai retrouvé plaisir à enseigner. Et mes élèves ont du plaisir à venir à la maison. Pas à 100%, mais la plupart. Parfois ils n’ont pas très bonne conscience parce que les semaines passent vite. Ça, je sais ce que c’est, je suis assez indulgent. Et certains de mes élèves, que j’avais dans les écoles de musique avant, m’ont suivi. Même des gens qui habitent assez loin viennent me voir. Donc c’est signe que ça passe bien… qu’on a de l’estime pour le prof. Parfois c’est une heure de route, ça fait deux, aller-retour. Parfois les conditions ne sont pas terribles, il neige, il y a du verglas…

Je suis tout le temps chez moi.  Sauf le vendredi où c’est moi qui me déplace. Mais globalement, je bosse à la maison. J’apprécie. Il y a eu parfois quelques tensions avec les écoles de musique. Quand je travaillais pour eux il y en avait aussi ! Surtout avec les associations d’amateurs, non connaisseurs, qui jugeaient mon travail, parfois pas académique. Des réflexions disant, « ben il va falloir arrêter de faire n’importe quoi ». Des trucs qui ne plaisent pas trop. Une fois, j’avais fait grève et convoqué les parents en disant, si je fais n’importe quoi, je vais leur demander de me le dire en face. Et puis je suis parti ; Je ne citerai pas cette école.

Chez moi les gens m’ont choisi. Ils ne sont pas inscrits dans une école de musique, ils vont voir un prof précis. Ils y vont de bon cœur et je pense que globalement ils ont un bon écho de leurs enfants.Oui, j’ai des adultes aussi.

Ça se sent, je pense, quand je suis excédé par une personne. Ça peut arriver. Parfois il y a des gens qui sont mal lunés, qui vous cherchent des poux. Et puis un jour ils s’aperçoivent qu’ils ont un peu exagéré. Et moi pareil. On est tous un peu lunatiques. Il y a des fois où je me dis, là, j’ai gueulé un peu trop fort. Les musiciens ont la réputation d’être caractériels, mais j’essaie de me maîtriser quand même ! Il m’est arrivé de faire pleurer des élèves. Et c’est vrai que répéter plusieurs fois un même fragment, c’est vrai que nerveusement, c’est pas facile. Il y a une tension qui s’accumule. 

J’avais une prof qui était vraiment caractérielle. Je l’adorais. C’est certain qu’elle m’a énormément influencé. J’ai eu d’autres profs après. J’ai fait le conservatoire au Havre.  Après je suis allé à Paris, donc j’ai eu d’autres profs. Ce que ma prof n’appréciait pas du tout.  C’était comme si je la trompais. J’étais son fils. Elle me donnait même des conseils vestimentaires. Elle abusait un peu de la situation. Ce qui a fait qu’on a parfois eu des rapports très tendus. Je l’adorais. J’étais très… et voilà.

Depuis que je suis tombé malade - et maintenant je m’estime, disons, réparé, j’ai repris autrement. D’abord je me suis dit, la vie est brève, il faut que tu ailles à l’essentiel. Ca a été une prise de conscience le fait de tomber malade. Je me suis mis vraiment au boulot. Donc je bosse la musique beaucoup plus qu’avant. Je pense que j’ai un bon rythme de travail,  je travaille en moyenne quatre à cinq heures par jour. Parfois avant je jouais des œuvres extrêmement difficiles et je sentais que techniquement c’était un peu limite. Ce sont des œuvres auxquelles, pour les jouer vraiment à l’aise, il faut se consacrer cinq, six heures par jour. Ce qui est le cas maintenant. Sauf pendant les périodes où je me consacre à tout autre chose. 

Construire un mur en pierres. J’ai un jardin.. J’adore bricoler. J’adore le jardin, j’aime bien m’abimer les mains en fait. Quoique je porte des gants maintenant, j’ai plus de respect pour mes mains… Ça c’était un truc avant… Je me suis brûlé il y a quelques années. Avec des cartons de pizza qui étaient pleins d’huile – un feu de cheminée. J’ai pris mon peignoir qui était à côté, puis j’ai bouché la cheminée, je me suis complètement cramé les mains. Une amie m’a soigné avec de l’argile. Le médecin disait, t’es complètement taré, il faut mettre des machins, des trucs classiques. En fait avec l’argile au bout de quinze jours j’avais plus rien, j’étais complètement guéri. Maintenant j’ai plus de respect pour mes mains. 

Au mois de septembre, j’ai fait un mur en pierres, ça m’a pris quelques centaines d’heures. Une salle de bain, ça m’a pris un mois. Là je vais faire un escalier en pierres. Après ce récital, évidemment. J’ai un bureau à refaire, j’ai l’organisation de ma fille qui vient faire médecine à Brest et qui sera ici le weekend. 


J’ai eu l’occasion de faire pas mal de concerts ces dernières années. Mais si je lâche la pression ça retombe. Il faut en permanence relancer, envoyer des dossiers. J’ai fait un site internet, j’ai fait deux CD ces dernières années. Mais dès qu’il n’y a plus de pression ça retombe.

La difficulté pour trouver un agent, c’est mon âge. Les agents sont intéressés par des musiciens, on va dire, d’avenir, ce qui est un peu idiot, parce qu’on n’est pas tous précoces dans ce monde. 

L’autre jour j’ai parlé avec l’attaché culturel d’une petite ville pas loin, qui m’a dit, non, nous ne prenons que des étoiles montantes - j’ai dit, moi je suis une étoile filante, désolé. Bon, c’est difficile, je peux le dire, je ne le cache pas. J’ai 48 ans. Je ne parle pas du public, le public s’en fout de l’âge que vous avez, quoique les gens soient très très impressionnés par les jeunes prodiges. Souvent, quand il y a un petit gosse qui joue à la télé… Or souvent il y a des jeunes prodiges qui ne sont pas mûrs, qui ne sont pas matures. Ils peuvent avoir une technique fabuleuse, mais ils ne sont pas mûrs. 

J’espère mûrir encore ! On joue par rapport à son passif. Je suis convaincu qu’un musicien qui ne sort pas de chez lui, peut-être à l’exception de Glenn Gould, un musicien qui vit prostré, qui ne s’enrichit pas du monde extérieur, reste stérile.

Rencontres. Je prends l’exemple de Brigitte Engerer, qui est une des meilleures pianistes françaises – j’entendais l’autre jour : elle a une maison en Irlande, elle disait qu’elle arrachait les mauvaises herbes (y a-t-il des mauvaises herbes ?) avec ses mains ; elle disait, moi, je ne peux pas m’empêcher, je suis une tactile… C’est évident que quand on est pianiste, on est tactile. Il lui fallait son jardin, et puis le rapport physique à la plante, quitte à se planter des épines dans les doigts.

L’autre jour, ici, on a eu un petit tournage, deux jours de suite à la maison – c’était un vrai bordel, on étaient une trentaine à la maison, c’était impressionnant. Il y avait un pianiste, un très bon pianiste, de Bordeaux. On a bien sympathisé – un personnage d’une autre époque, il ressemblait à Frantz Liszt. On a parlé du clavier muet, qui était très à la mode autrefois. Aujourd’hui on ne fabrique plus de claviers muets. Il voulait savoir ce que j’en pensais. Et moi j’ai répondu que j’étais sûr qu’il y avait autant de plaisir, presque autant de plaisir, à jouer sur un clavier muet. Parce que le plaisir est avant tout tactile. On a aussi parlé de l’écoute. Est-ce qu’on s’écoute ?  Je pense que plus on a l’habitude du toucher, moins l’oreille est présente. D’où l’intérêt de s’enregistrer. Pour avoir un regard, enfin une oreille. Sur un clavier muet on entend et, par rapport à la pression des doigts, on sait ce qu’on fait – un pianissimo, un fortissimo. On n’en fabrique plus de nos jours. Ce serait précieux. Pour les gens qui voyagent beaucoup, qui sont dans le train. Un personnage étonnant. J’ai eu l’impression qu’il était essentiellement pianiste. Certainement plus cultivé que moi. Musicalement, moi je suis un peu… j’aime trop de choses peut-être. Il va m’envoyer un bouquin de Badura-Skoda sur Mozart – c’est un bouquin dont je ne connaissais même pas l’existence. Des rencontres comme ça, c’est vrai que ça fait plaisir. 

Parfois je me dis, est-ce que je suis juste le meilleur pianiste de mon village, ou est-ce que je suis autre chose ? Je n’ai pas beaucoup de repères. A part bien sûr taper sur Youtube et écouter la version de Michelangeli ou de Richter. Heureusement qu’il y a ça !

Je joue aussi en musique de chambre. En duo, en trio.  Avec des gens d’ici. J’ai fait venir des gens de Normandie. C’est par périodes. En ce moment, c’est solitaire. C’est Bach, c’est Mozart. Une autre année ça a été la musique française, énormément. Je me suis fait un répertoire d’arrangements perso de jazz aussi, je m’y suis essayé un petit peu. Chaque année a une thématique. Ca prend tellement de temps de bosser une œuvre. L’année dernière j’ai embrassé trop de choses. J’avais sept répertoires différents. C’était très bien parce que ça m’a permis d’avancer. Il y a eu le récital Chopin, il y a eu Schuman, Schubert, Beethoven que j’avais déjà joués avant, mais tout ça c’est à entretenir, à retravailler. Il y a eu Ravel – Gaspard de la Nuit, quelques préludes de Debussy. Il y a eu ce répertoire de ragtime. Il y a eu avec chanteuse un répertoire Fauré, Debussy, Renaldo Hahn – c’était un peu trop. 

Là cette année je me suis dit, je n’ai pas beaucoup de concerts, donc je vais prendre des choses que j’aime, que j’ai envie d’approfondir, que je n’ai jamais jouées en public. Par ailleurs, je ne dirais pas service minimum, c’est un peu vulgaire, mais j’avais envie de faire autre chose. 

Donc cette année c’est un seul répertoire, et c’est déjà beaucoup parce que Bach et Mozart c’est extrêmement exigeant comme musique. Ca ne triche pas. Quand il y a une plantade, il n’y a rien pour rattraper. J’en parlais encore à ce pianiste, c’est lui qui m’en parlait, qui me disait avoir assisté il n’y a pas longtemps à un concours international où l’œuvre était imposée. C’était une toccata de Jean Sébastien Bach. Et il y en a plein qui se sont rétamés. Parce qu’ils se sont lourdés au milieu. Alors qu’une œuvre de Chopin, un coup de pédale, ou un flou artistique, on continue. Ça m’a fait peur. Je me suis dit, ben oui, ça peut m’arriver. Se retrouver planté comme ça, en se disant, c’est irrécupérable. Je crois que maintenant je bosserai davantage avec partition. Au moins pour les œuvres lentes, dont aucun détail ne doit échapper. Les œuvres très vives pour moi il n’y a pas le choix, il faut que je les sache par cœur parce qu’il faut que le cerveau soit vraiment très très disponible, avec toutes les difficultés que ça suppose, de mémoire, de déplacement, auxquelles chaque pianiste est confronté. Aujourd’hui les pianistes de plus en plus jouent avec partition.

J’arrive à mieux camoufler les imperfections au fil du temps. Mais vu que j’en fais moins qu’avant, elles me gênent plus. C’est vrai qu’avant… il m’arrivait d’en faire de très belles en plus ! De tourner en rond. Parce qu’il y a des issues de secours. Et si on ne trouve pas l’issue de secours – certaines œuvres sont très complexes : on rejoue la même chose, on tourne en rond. Et quand c’est un morceau physiquement assez éprouvant, on se dit est-ce que je vais tenir le choc ? Ça peut être terrible. En même temps ça peut arriver à tout le monde. Y compris aux plus grands. Bon, c’est passionnant.

Me retrouver sur scène, j’adore. Avant un concert, je me dis, pourquoi tu fais ça ? Je préférerais faire n’importe quoi plutôt que m’exhiber en public, m’exposer à ce trac, cet énorme trac. Dès que le concert est fini je rêve que ça se renouvelle. Pendant, si je rentre dedans, c’est un immense plaisir. Si j’ai une distance par rapport à ce que je fais, ça peut devenir un cauchemar, et pour mes intimes aussi. Mais de moins en moins. Je pense que de plus en plus je rentre vite dedans. J’arrive à choisir des œuvres qui me permettent de très très vite intérioriser ma musique. Avant j’étais tellement bouffé par le trac que je restais souvent extérieur à mon jeu et c’était un drame intérieur de jouer. Evidemment, oui, bien sûr, j’aime ça. Et puis il y a l’échéance aussi. Moi ça me pousse à bosser. Savoir que pour telle date je dois avoir perfectionné un répertoire… 

Il y a toujours autre chose à faire. Pourquoi pas du ménage, les trucs qui traînent, des démarches administratives. Donc c’est un choix de me dire : je privilégie la musique  - la plupart du temps je me donne cinq heures par jour – la musique et puis le reste, tant pis, ça passe à l’as.  Il y a toujours autre chose à faire : le jardin, les toiles d’araignées. Mais ça c’est secondaire. C’est un truc qui me tient à cœur de jouer en public. 

Jean-Sébastien Bach, c’est un répertoire que j’ai sans cesse envie de jouer. Je l’ai joué  tout jeunot. J’avais fait un concert Jean-Sébastien Bach il y a 25 ans et cette année j’ai joué pareil avec plus de… j’espère du moins. Là c’est l’aboutissement de quelque chose. Je crois que tous les musiciens le considèrent comme le maître suprême. J’ai entendu des musiciens dire je n’aime pas Beethoven ou je n’aime pas Mozart, je n’ai jamais entendu un musicien dire qu’il n’aimait pas Bach. Ce n’est pas possible. 

Je suis très content de jouer Bach cette année, mais avec cette exigence qui me fait un peu peur.  Demander l’avis à d’autres pianistes…, ce weekend ce pianiste bordelais, lui il était dans le ragtime à fond, moi je lui ai joué quelques œuvres de Jean-Sébastien Bach, des transcriptions de Busoni pour orgue etc.  On a beaucoup échangé.

 Il y a peu d’endroits comme ici. J’ai une amie qui est très bonne pianiste, elle vient de temps en temps à la maison -  oui c’est possible même ici, au bout du monde ; les gens qui viennent, musiciens, me disent, ici c’est la paix, tu as un cadre de vie exceptionnel. Dix ans après, je le pense encore, avec des moments un peu durs, je ne sais pas, vous rentrez à vingt-deux heures sous un crachin, il fait nuit, il y a de la brume, il fait froid, il n’y a pas une bagnole, tous les volets sont fermés, il n’y a pas un chat – par moments tu te dis, qu’est-ce que je fais là ? Mais une fois dans ma maison ça va, je suis heureux là. J’ai eu la chance d’avoir été accompagné ces dernières années. Là, en ce moment, c’est plutôt un moment de bonheur, où même les soucis matériels… Parce que c’est vrai que de ne plus travailler qu’à la maison ça engendre d’autres angoisses évidemment, ça je ne peux pas le nier, quand le relevé de banque arrive, je suis mal, il traîne pendant quarante-huit heures avant que j’ai le courage de l’ouvrir. Mais là, depuis quelques mois, j’ai vu que j’arrivais à relativiser les choses, que j’avais moins d’angoisses quand même.

Je suis obligé, évidemment, de compter. Une chose qui me frustre un peu c’est de ne pas partir plus souvent en voyage. Mais je me dis qu’un jour je me rattraperai, enfin j’espère. Là j’ai une amie qui rentre du Pérou, elle nous fait un dîner péruvien, bon, je pense qu’elle va nous organiser un petit voyage au Pérou dans les années qui viennent…

Il y a des pays lointains où j’aimerais aller. Mais ce n’est pas dans l’air du temps. J’ai deux enfants qui passent le bac, ça veut dire que l’an prochain, si tout se passe bien, ils font des études supérieures. Priorité. 

Je suis bien ici. 

Mon instrument, oui, je l’aime.  Il est un peu faux, là, en ce moment, mais j’ai eu du plaisir à entendre ce pianiste jouer dessus. Il m’a dit, ton piano est chouette. Bon, il a constaté qu’il était faux, c’est pas très grave. Je pense que autant il faut avoir de grandes exigences pour un concert – pour le concert de mes élèves, il sera accordé : j’invite mes élèves à un petit concert de fin d’année, là, le piano sera accordé.  Mais ça m’est un peu égal. Il se désaccorde tellement progressivement que l’oreille s’habitue. S’il se désaccordait subitement, je dirais, quelle horreur. Et puis ce n’est pas une casserole non plus ! Je crois qu’il faut s’habituer à jouer  sur n’importe quel piano y compris un bastringue. Moi si je vais à la Trocante tout de suite j’essaie les instruments, je ne peux pas faire autrement. Il y a des pianos désaccordés qui ont beaucoup de caractère, un peu d’accord, ou une petite restauration… 

Ces dernières années il y a un marché du piano qui est difficile. Souvent mes élèves me demandent de les conseiller.  Je ne connais pas grand chose en mécanique, une voiture d’occasion, je pourrais me faire avoir, ça m’est arrivé, alors évidemment je les accompagne, je teste le piano, je les aide dans leur choix, parce que c’est important d’avoir un instrument correct. J’ai vu des gens acheter des trucs chers qui étaient bons à mettre à la poubelle. Parce qu’ils n’ont pas demandé conseil, ils n’ont pas osé. Notamment sur Le Bon Coin, il y a ce site sur lequel on peut trouver de supers occases à pas cher. Des gens qui se débarrassent de leurs instruments. Parce que les enfants n’ont pas persévéré… 

J’ai oublié de dire aussi un truc important : c’est que je travaille avec des handicapés. Depuis un an et demi, le vendredi, je vais rencontrer les handicapés. J’ai saisi cette opportunité de travailler avec eux.  Pour moi c’est une super expérience. Ça se passe très bien.  Ils sont de plus en plus nombreux. Et c’est même un peu un travail à la chaîne! Au début je ne savais pas trop comment m’y prendre. Ils ont commencé, ils étaient deux, la semaine dernière ils étaient dix-sept. Ce qui leur importe, ce n’est pas tellement les progrès, c’est d’avoir leur petit moment à eux – ils y tiennent énormément. Et puis on fait une chorale en même temps. On va participer à un concours de chorale au mois de septembre prochain. Donc on chante des chansons, que parfois moi je choisis, et puis de temps en temps, on chante « Alexandrie, Alexandra… ».

 Ce sont des adultes, des handicapés moteur. Il y en a qui ont été accidentés de la route, il y en a qui sont handicapés de naissance. J’ai plaisir à aller là-bas – leur accueil… c’est un bon moment. Je calcule : je suis là-bas deux heures. Il y a une demi-heure de chorale. Et puis après, un, deux, trois, quatre…, vous êtes combien ? Vous êtes quinze aujourd’hui. Donc, je divise le temps par quinze. Ca fait parfois cinq minutes chacun. Tout le monde assiste. Ils sont beaucoup, beaucoup plus posés que les gamins dits normaux, parce qu’ils acceptent de ne pas être toujours dans l’action. Alors que souvent les enfants, dès qu’ils ne sont plus dans l’action, ils ont tendance à se distraire. C’est pour ça, la formule du cours collectif, je ne suis pas persuadé que ça fonctionne vraiment bien. Même entre copines : pendant le temps où elles ne jouent pas, elles ne sont pas vraiment concentrées sur le travail de l’autre. C’est pas grave parce qu’il y a des petites parenthèses où on se marre.  Mais là-bas, ils sont posés jusqu’au bout, c’est impressionnant. 

Et voilà, c’est une belle expérience. Que j’aimerais développer. Là je suis allé à la rencontre d’autres foyers, il faut voir si ça va aboutir. Chaque fois j’ai eu un bon contact. Et puis bon, je les ai vus à des concerts, venir me voir, pour eux c’est énorme quoi – grande sensibilité ces adultes. 

Eux ils souffrent dans leur chair.  Souvent le cours est interrompu : tiens, Monique, c’est l’heure du kyné…C’est des gens qui souffrent.  Il y en a qui ont des maladies évolutives. Tu te dis, ouais, pour nous c’est facile. Parfois un coup de déprime : c’est rien. C’est rien à côté de cette douleur physique. Moi je trouve qu’ils ont une tenue. Pas tous, hein, il y en a qui sont révoltés. Il y a une fille qui a été victime d’un accident de voiture il y a quelques années. On sent qu’elle est révoltée. Elle est agressive. Même dans son visage il y a une évidente dureté. Elle trouve ça injuste, quoi. Mais généralement ils acceptent. Et ils se marrent même : « C’est nous les handicapés ! ». Ils ont un humour, ils sont bon public, et ils se marrent. Ils ne comprennent peut-être pas toujours. Mais le fait qu’il y ait de la joie les fait marrer. Et la musique, ils sont très très à l’écoute, ils arrivent à mémoriser des refrains. Ils ont même leurs solos. Les meilleurs ont leur solo, une chanson de Jean Ferrat… Je suis aidé par les éduc. Il y en a deux qui se débrouillent bien en musique et qui mènent la chorale. Sinon ce serait ingérable. Il m’est arrivé de me retrouver seul, c’est plus difficile. Donc, ça c’est un aspect de mon travail que j’aime beaucoup.  Peut-être qu’un jour je me lasserai, je ne sais pas. Je me lasse de tout. 

Je ne me lasse pas du piano. C’est constant, ça c’est sûr. Le répertoire est souvent cloisonné.

Il y a des exceptions – Keith Jarrett, Chick Corea, quelques pianistes de jazz qui sont de très bons pianistes classiques. Mais je crois que la vie est brève. Et être pianiste de jazz, c’est un plein temps en soi. Je n’ai jamais beaucoup travaillé l’improvisation. Ce n’est pas pour ça que je n’aime pas le jazz. Au contraire, j’en écoute beaucoup, ça me passionne.  Et puis j’ai quelque part un peu de regrets. Mais on ne peut pas tout faire. Et puis, comme je le disais, j’ai d’autres passions. Pour moi, construire un mur en pierres, je le mets exactement au même niveau que préparer un récital.  Ca peut paraître bizarre. Mais ça me passionne. Je dois trier des pierres - c’est une autre période de ma vie, c’est deux mois de ma vie où je me consacre entièrement à ça. Je le mets vraiment au même niveau que la musique. Ce qui étonne certains musiciens qui sont, comment dire, exclusifs. Moi, à ce moment-là, la passion est là, à cette période évidemment je ne bosse pas le piano – c’est comme ça. 

Souvent à l’automne, je ne travaille pas le piano. J’ai remarqué que c’était souvent septembre, octobre, même janvier. Janvier, cette année, c’était plus des travaux de plomberie. C’est difficile de travailler la musique à ces moments-là.  Et puis je suis monomaniaque. C’est-à-dire, quand je suis occupé à monter des cailloux, il n’y a que ça. Quand je me passionne pour une sonate de Mozart, il n’y a que ça aussi – je mets les deux au même niveau : c’est de l’art. C’est un peu la notion d’artiste et d’artisan… à la limite, je préférerais, même en tant que musicien être considéré comme artisan. Cette distinction artiste/artisan… Un très bon artisan, c’est un artiste, évidemment.  Je pense à un très bon footballeur. Un très bon footballeur, c’est quelqu’un qui a un sens de la stratégie, du groupe, ça ne peut pas être un idiot. Je sais qu’il y a plein de gens qui ne sont pas d’accord avec moi mais je pense qu’on peut être artiste dans n’importe quelle activité. Il y a aussi des mauvais artistes – je ne sais pas – des gens qui se disent artistes parce qu’ils ne sont pas capables d’autre chose… c’est basé sur quoi cette notion d’artiste ? Quelqu’un qui construit une maison, c’est quelqu’un qui a beaucoup réfléchi, c’est quelqu’un qui connaît plein de règles de construction, d’architecture, tout ça forme un tout.  Il n’y a pas d’ouvrage noble et d’ouvrage mineur, il faut arrêter. 

Les voisins. « - Qu’est-ce que vous faites ? - Je suis pianiste.  - Y a pas de sot métier. », on me répondait ! Quand j’ai débarqué ici, au début, les voisins disaient « l’artiste ». En fait il y a aujourd’hui un respect, mais au début ils se sont dit, c’est pas un métier, ça, c’est pas un métier. Maintenant ils m’appellent par mon prénom.

Les voisins m’entendent jouer, mais ils m’ont dit, « ça ne nous gêne pas ! » J’évite de jouer la nuit. Sauf exception… les soirs de ripaille… je fais attention à ne pas dépasser les bornes… C’est sûr, l’autre nuit, le ragtime à deux heures du matin… Je suis allé m’excuser le lendemain. Ils m’ont dit, on n’a rien entendu, on a dormi. Tu parles, ils avaient des cernes, et puis je voyais qu’ils n’étaient pas contents. Ils ne garent jamais leur voiture devant chez moi, là ils l’ont garée – c’était une petite vengeance. Mais je suis allé m’excuser, ils m’ont donné une salade, et c’est reparti. Mais non, en général, je ne joue pas la nuit. Ca me manque un peu. Si un jour je quitte cette maison, ce sera vraiment pour pouvoir bosser à n’importe quelle heure de la nuit. Il faut être vraiment isolé. Même avec des murs en pierres comme j’ai ici – les murs ils font quoi, soixante, quatre-vingt centimètres d’épaisseur. Mais ça passe, les vibrations passent.

La maison est assez difficile à trouver parce qu’elle est dans un recoin, et les gens des fois, ils se fient à l’oreille pour me trouver, ils se garent sur le parking, c’est l’ouïe qui les guide – Louis, c’est mon deuxième prénom !

Je m’y mets dès le réveil. Le temps d’enfiler un caleçon quand même. Je mets mon café en route, je me fume ma clope, ça c’est un peu dommage, et puis hop, je me mets au piano – c’est vraiment un plaisir, dès le matin. Peut-être parce que je suis plus concentré qu’avant. Dans un répertoire Jean-Sébastien Bach qui est assez épuisant, je ne peux pas bosser plus de deux heures trente d’affilée. Souvent je fais une petite sieste au début de l’après-midi. Pour repartir le cerveau vierge. C’est vrai qu’on ne se rend pas compte, mais c’est un boulot épuisant. Il a été démontré que c’est le même effort physique que pour un match de squash. C’est une dépense d’énergie énorme. 

J’aime bien que les œuvres soient mûries longtemps à l’avance, j’aime bien, un mois à peu près à l’avance, me dire bon, si on y était, si le concert était maintenant, ça pourrait marcher. J’ai la chance d’avoir un ami qui m’organise des générales avant chaque concert. Il invite une quarantaine de personnes. J’ai beaucoup plus le trac en petit comité. Parce que ce n’est pas un public, ce sont des individus, et ça je trouve que c’est beaucoup plus dur, ça fait beaucoup plus peur, quoi. 

Les jeunes pianistes, les pianistes de la génération actuelle ont envie de casser l’image traditionnelle de la musique classique qui fait peur aux jeunes, qui est un peu figée.  Beaucoup de gens ont du respect pour la musique classique. Et en même temps, c’est un monde qui ne les attire pas vraiment. Parce qu’il leur paraît suranné. En fait, il faut casser cette image. Au XIXème siècle, on applaudissait au milieu, on buvait en écoutant. Ça date du XXème siècle ce côté guindé. Evidemment, l’élégance, oui, évidemment, c’est un spectacle un concert. Mais l’élégance, il n’y en a pas qu’une, il n’y a pas que la queue de pie. Et saluer froidement c’est fini. C’est très bien comme ça.