DESCRIPTIONS

Barabara, scénariste.

benoît

J’écris des films et des séries pour la télévision. Au fond, j’entre dans la maison des gens pour leur raconter une histoire. Pour moi, dans l’idéal la télé devrait être une amie. Parfois elle t’ennuie ou elle t’agace, mais elle peut aussi t’aider à traverser une soirée de solitude, ou bien faire qu’une famille rigole ensemble en se reconnaissant dans une situation, elle peut émouvoir, ou provoquer une discussion sur le sens à donner à une histoire. Même s’engueuler, c’est super de s’engueuler sur le comportement d’un personnage. 

En tout cas, mon défi est que les gens qui auront regardé un truc que j’ai écrit ne soient pas déprimés en éteignant leur télé, genre à se dire : j’ai gâché ma soirée. 

Parfois je travaille seule, parfois en duo, parfois même en groupe. Le groupe, c’est pour les séries. Je me souviens de l’une d’elles où, deux ou trois fois par an, tous les auteurs (une quinzaine) se réunissaient une journée entière chez le producteur pour trouver des histoires. La série était bien installée, la question était : qu’est-ce qui va arriver aux personnages maintenant qu’ils ont soit déjà divorcé, couché avec le voisin, enterré leur mère, menti à leur fils, etc. On est tous assis sur notre chaise, en demi-cercle autour du producteur qui met ses santiags bien cirées sur son bureau, et on lance des idées. Ça peut partir dans tous les sens, délirer, ou s’enliser. Il y a toujours une grande gueule qui croit qu’il a raison sur les autres, il y a celui ou celle qui a préparé une histoire avant la réunion et qui est vexé(e) que les autres la trouvent nulle, il y a les dissipés qui potinent… C’est très marrant. Mais c’est aussi vraiment du travail, car à la fin de la journée il fallait avoir trouvé une douzaine d’histoires. Ensuite, on se distribuait les épisodes, et ça pouvait tourner à la foire d’empoigne. Quand ta voisine te chipe celui que tu as très envie d’écrire et que tu te retrouves avec un autre que tu ne sens pas du tout, tu fais la gueule. Mais la fois suivante ça peut être l’inverse.

Le plus souvent je travaille seule, chez moi. C’est très agréable d’être libre de ses horaires – même si les miens sont presque aussi réguliers que ceux d’un bureau. Je m’y mets vers huit ou neuf heures, bien installée sur mon canapé, l’ordinateur sur les genoux, le mug de café à côté, et je travaille jusqu’à ne plus rien avoir dans le chou. 

Quand je patine ou que j’ai la tête comme une patate, je sors faire un tour de quartier. C’est un temps de concentration divagante. Je regarde les vitrines, ou j’arpente les allées du supermarché, je peux rester une heure devant le rayon des biscottes et d’un coup bingo ! un truc se décoince dans ma cervelle, j’ai une solution. Parfois, elle surgit dans le silence de la baignoire, ou en écoutant un match de foot à la radio… 

C’est plus long qu’on le croit d’écrire un scénario. Entre l’idée de départ et la diffusion, il s’écoule entre un an et deux ans. Le parcours est rarement linéaire, il est ponctué d’étapes et d’allers et retours avec la chaîne et la production.

Les étapes, il y en a grossièrement trois. 

D’abord le synopsis. C’est un résumé de ton histoire, sur cinq à dix pages. Il doit donner le ton (drame, comédie, chronique, etc), le mouvement de l’histoire avec ses points névralgiques, et le caractère des personnages. C’est sur un synopsis qu’une chaîne décide qu’elle est intéressée ou pas.

Ensuite, il y a le séquencier. C’est un document un peu technique, où on décrit les scènes une par une. C’est le squelette du film. Il permet de voir sa construction, avec l’exposition, les rebondissements, les actions et les évolutions, etc. On passe pas mal de temps à travailler un séquencier, parce que c’est important d’avoir un récit qui tient le coup, sans temps morts ni incohérences. C’est aussi le document qui intègre les contraintes de production. Si tu multiplies les décors, les figurants, si tu t’amuses à faire trois explosions et une noyade, jamais le film ne pourra être tourné dans les délais et le budget. La télé est un média pauvre. Donc souvent c’est la parole qui fait l’action. C’est une gageure intéressante.

La dernière étape, ce sont les dialogues. Ça, c’est le gâteau. Tu sais où tu vas, et tu as le bonheur de donner une voix, une chair à tes personnages. C’est le moment où je m’amuse le plus. J’aime bien soigner les attaques et les chutes de scène. La première réplique d’une scène va lui donner son énergie, la dernière va faire rebondir sur la scène suivante. Il arrive qu’une seule réplique fasse bouger la construction, parce qu’elle te révèle quelque chose que tu n’avais pas encore vu, du coup ça s’impose organiquement.

Quand j’écris, je n’ai pas l’impression que c’est mon cerveau qui travaille, ce sont mes doigts sur le clavier. Et je peux être très surprise par ce qu’imaginent mes doigts. 

Pour moi, c’est un travail très physique. Le soir, bien que j’aie passé des heures immobiles sur mon canapé, je suis aussi rincée que si j’avais couru le marathon. Je crois que c’est parce que mon corps est traversé par toutes les émotions de chacun de mes personnages. Au cours d’une journée, j’ai le cœur serré, le ventre noué, je suis amoureuse, ou folle d’espoir ou j’éclate de rire toute seule devant mon ordinateur. C’est un peu ridicule. 

Chaque histoire te propulse dans un milieu, une profession, une époque dont tu ignores tout – je ne serai jamais un poilu dans une tranchée, ni un flic papa d’un criminel, ou (j’espère !) condamnée injustement à mort. Même si je crois qu’on porte en soi toutes les vérités humaines, on ne peut pas dire n’importe quoi. J’ai besoin d’un temps de recherche, d’immersion, pour essayer de capter le réel concret des personnages. Alors je lis beaucoup, j’écoute, je passe des heures sur internet. Ou je rencontre des gens. Par exemple j’ai travaillé sur une histoire de greffe cardiaque dans le milieu gendarmique. Je suis allée voir deux chirurgiens dont c’est la spécialité, et plusieurs gendarmes dans la caserne où ils vivent avec épouse et enfants. Ces recherches m’aident à moins avoir le sentiment d’être un « imposteur » qui parle de ce qu’il ne connaît pas. C’est aussi du respect pour ceux qui connaissent. En fait, je voyage et j’apprends énormément de choses (presque) sans bouger de chez moi. Ça j’adore. 

Trouver les personnages peut aussi prendre pas mal de temps. Qui sont-ils ? quelles sont leurs habitudes, leurs failles, leur quête ? Je tâtonne, j’ajuste jusqu’à ce qu’ils me touchent, m’amusent, au moins m’intriguent. Je n’ai pas besoin d’être d’accord avec eux, par contre j’ai besoin qu’ils obéissent à leur propre logique même si ce n’est pas la mienne. Ils habitent en moi et avec moi, presque plus que les vrais humains qui m’entourent. A la fin, j’ai presque l’impression de connaître leur odeur.

J’aime bien changer de genre, passer du mélo à la comédie au drame historique… Le seul genre sur lequel je rame énormément, c’est le thriller. Parce que je déteste avoir peur. Or dans un thriller mon boulot c’est de faire monter l’angoisse. J’ai un mal fou. Je me lève dix fois pour faire un café ou la vaisselle, je transpire, je pousse au maximum de mes capacités… et au final, on me dit que là il faudrait un peu plus de tension parce que c’est mollasson. Ah ouais ?!

Un scénariste de télévision a deux patrons à satisfaire : le producteur, qui est notre employeur car c’est lui qui nous paie, et la chaîne, qui est notre client. Aujourd’hui en 2014, l’écriture d’un téléfilm pour France 2 ou 3 est payée entre 40 000 et 50 000 euros brut, selon ta notoriété. Sur TF1, c’est davantage, sur les autres chaînes, c’est moins. Ça fait beaucoup d’argent. Bien sûr, quand on travaille à deux, on partage. Et si l’écriture s’éternise sur deux ans, c’est déjà moins la grande richesse. Il y a aussi les droits d’auteur, qui arrivent après la diffusion. Si tu n’as pas de travail depuis longtemps, ils te sauvent de la banqueroute, c’est génial !

Sinon comment ça se passe ? Quand une chaîne s’engage sur un projet, le producteur nous passe contrat. On n’est pas salariés, on vend nos droits d’auteur, autrement dit notre jus de cervelle. Le contrat détaille les phases de travail, les dates de rendu, les sommes à payer à chaque étape. 

Un contrat n’est pas pour autant une sécurité. A tout moment le producteur peut nous éjecter et nous remplacer, ou nous adjoindre un autre scénariste. Tu peux avoir travaillé six mois, un an sur une histoire et d’un coup tu te retrouves à la rue, ton projet est repris par des « étrangers » et tu n’as rien à dire. Ça fait un peu mal au cœur – sauf quand ça soulage parce qu’on n’en peut plus de cette satanée histoire qui nous sort par les yeux.

Entre chaque étape, on fait une réunion à la chaîne avec le producteur. On discute des problèmes de l’histoire, de tel personnage qui n’est pas au point, il arrive même qu’on se re-questionne sur le sujet : qu’est-ce qu’on veut raconter au juste ? Parfois, c’est bizarre, tu te retrouves dans un bureau à parler de choses incroyablement intimes – amour, sexe, etc. – avec ces gens que tu as vus deux fois dans ta vie. C’est assez comique. 

Ce qui l’est moins, c’est quand on se prend des salves de critiques sur ce qu’on a fait. Il faut pas mal d’égo pour faire ce travail, et au moins autant d’humilité. On n’a aucun recul, du coup les regards extérieurs sont précieux. C’est désagréable quand ils ne sont pas bienveillants, voire carrément humiliants – on peut te dire que telle scène d’amour (que tu adores) est affreusement gnangnan, que ton texte est mou, qu’on n’y croit pas, ou que c’est caricatural, etc. Certains auteurs ne supportent pas la critique. C’est un moment pas commode parce qu’on se sent fragile, à nu. Heureusement, en général elle sert le projet de façon constructive. Moi qui suis assez émotive, je note tout ce qui se dit, ça m’évite de réagir trop à chaud, et ensuite je fais mon marché. Quelquefois je me suis reproché de n’avoir pas suffisamment défendu un parti pris, mais le plus souvent, même si ce qu’on me demande n’est pas à mon goût, je travaille pour la satisfaction de mon client.

Je n’ai pas encore parlé du réalisateur, mais son entrée dans l’arène change beaucoup de choses. Jusqu’alors, c’est toi qui as tenu les manettes, tu as bossé des mois et des mois, tu as rêvé le film. Dès qu’il arrive, le réalisateur devient le patron. Tu lui confies le bébé et tu te mets à son service – du moins, c’est ce que je fais. Il te demande de raccourcir ou rallonger, il veut que tu modifies telle scène qu’il ne « sent » pas, telle autre qui lui donne une idée qui t’emmène ailleurs, etc. C’est aussi lui qui va choisir les décors et les comédiens, en accord avec la production et la chaîne. C’est excitant, car tout ce que tu as imaginé prend corps. Ça peut aussi être un peu perturbant parce que des choix sont faits sans que tu aies ton mot à dire. Même si tu les trouves mauvais on ne t’écoute plus. Il faut savoir lâcher.

Un scénario est voué à disparaître. Je me souviendrai toujours de la première fois où j’ai été invitée sur un tournage. J’étais à côté de l’ingénieur du son. Une fois la scène tournée, il a arraché la page du scénario et l’a jetée à la poubelle. Ça fait drôle. Mais c’est ça. 

Le plus drôle, c’est que des années après qu’un film a été tourné et diffusé, dans ma tête il m’arrive de réécrire certains dialogues, de trouver une meilleure chute à une scène… Ou au contraire il y en a que j’oublie radicalement. Pourquoi ? Aucune idée.

Avant le tournage, il y a un autre moment important, c’est la lecture avec les comédiens. Tout le monde est autour de la table, et on lit le texte. C’est très riche, parce que les acteurs apportent leurs idées, leur ressenti, leur compréhension intime du personnage qu’ils vont incarner. Parfois une scène qui te paraissait un peu plate se révèle drôle ou forte. Parfois c’est l’inverse. Mais en l’entendant, tu comprends tout de suite ce qui cloche et tu la réécris en étant content de l’améliorer.

Et puis arrive le moment où tu découvres le film fini. Il faut avoir le cœur bien accroché. Parce que à la fois ça « ressemble » à l’histoire qu’on a imaginée, et en même temps c’est tout autre chose. Il y a des bonnes surprises. Et des mauvaises. Il peut y avoir de vrais malentendus sur l’intention d’une scène ou la couleur d’un personnage. Le pire, c’est quand l’esprit de ton travail est dénaturé. Une comédie, par exemple, c’est toujours sur le fil du rasoir. Quand ça bascule dans l’outrancier et le vulgaire, c’est cuisant. Tu te sens trahi. Il m’est arrivé, une fois, d’être si choquée par le résultat que j’ai retiré mon nom et pris un pseudo. J’avais trop honte à l’idée qu’on puisse penser que j’avais fait « ça ». 

Mais nous, les auteurs, on est les plus mauvais spectateurs de ce qu’on a écrit. J’ai appris à me taire. Une bonne leçon que j’ai prise grâce à un téléfilm. J’avais bassiné mes proches sur tel et tel truc qui me sortait par les yeux… et puis le film est passé à la télé, et ils n’ont pas du tout vu ce qui me gênait. Ils ont été pris par l’histoire. Moi j’avais juste oublié qu’elle était forte. 

Donc au bout du compte, la seule chose qui importe, c’est ce que vont recevoir les gens qui allumeront leur télé et choisiront de regarder ce que tu auras fait. C’est pour eux que je travaille.